SP 60575, le 4 février 1944
Ma petite Jacky Chérie,
Toujours la même existence . Le cadre ne manque pas de pittoresque : une petite étable sur
un piton au milieu des génévriers, un vrai décor pour Noël s' il restait encore de la neige . Je t' écris à une
heure bien matinale ..... ma montre marque trois heures vingt . Sans doute à cette heure tu dors faisant de
beaux rêves , je m' approche de toi sans te réveiller . J' embrasse tes lèvres rouges mon amour et
je pose ma tête près de la tienne pour cinq minutes de repos .
Dors ma chérie , tes lettres étaient bien inquiètes ces derniers temps , il ne faut pas t' en faire de
trop pour " ton Ouchel " tu sais bien qu ' il te reviendra et que la Victoire arrivera vite maintenant ....
Rêve à ce beau jour où nous nous retrouverons , à notre petite maison , à une petite Linette à nous ....
Rêve mon coeur , en attendant que le présent s' éloigne . Et puis tu vois la guerre ce n' est pas si
dur que le disent ces imbéciles de journalistes . Tu vois , je t' écris au milieu de mon point d' appui ...
les guetteurs veillent , je les ai vus avant de commencer à t' écrire , je les reverrai après .... tout est calme ,
une couverture bouche l' unique porte de la construction , un brasero donne une vague chaleur .
J' attends sept heures , il commencera à faire jour , les mouvements deviendront impossibles sur la
position ..... jusqu' au jour je ne crois guère à une visite des amis d' en face .
Il fait noir , pas un bruit , j' écoute blottis au fond de ce silence . Je pense à toi , à nous deux ,
à l' avenir qui monte du fond de notre misère présente . Qu' est-ce que Dieu peut bien faire avec tant de
souffrances accumulées ? Ne cherchons pas à savoir , aimons nous Jacky , notre amour est la grande
étoile qui brille à notre ciel . Je t' adore ma chérie , je t' embrasse longuement , amoureusement , follement .
Mille baisers et plus de ton petit mari .
ROGER
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